Lysippé avait choisi d’emprunter la difficile voie du nord. Une chaîne montagneuse en bordure de la contrée qui deviendrait la Bulgarie s’étendait du mont Ostra à l’ouest au rivage de la mer Noire appelée mer Scythique à l’est. L’austère bande de terre offrait peu d’abris hormis quelques villages dans lesquels les habitants repliés sur eux-mêmes étaient contraints à une difficile vie de labeur.
La colonne progressait dans la fraîcheur relative du matin, l’après-midi était consacré à un entraînement guerrier intensif et aux exercices physiques. Puis, après une seconde marche plus courte en fin d’après-midi, les Amazones dressaient le campement pour la nuit. Les instants de détente autour du feu servaient alors à resserrer les liens.
Bergères délestées de leur troupeau ou paysannes endeuillées, des nécessiteuses se joignirent à la petite troupe au hasard de la progression. Condamnées à une fin solitaire, elles saisirent l’opportunité de forcer le destin. Vingt-et-une avaient traversé le Strymon, elles se comptèrent vingt-huit à l’aube du dixième jour, les chevaux au nombre de seize, et six mules tiraient de leur pas sûr deux chariots brinquebalants.
Hélène ! s’époumona Lysippé d’une voix puissante après avoir ordonné une pause. Rejoins-nous en tête de la colonne.
Thémis sourit, les intentions de son aînée envers Amapola se précisaient. Pourtant, la princesse n’en continuait pas moins d’exiger de la discipline à l’entraînement physique. Les corps jeunes et sains acquéraient la puissance dans le geste, la résistance à l’effort, les esprits en sortaient sans conteste raffermis.
Chaque jour sa cadette s’affirmait comme une véritable meneuse. Son aura grandit au point que les proches d’Hélène, Amapola exceptée, se tournèrent vers elle dans l’attente de ses conseils. Chacune s’appliqua à progresser avec le désir de la contenter, plusieurs manièrent bientôt l’arc avec justesse.
Danaé se montrait à la hauteur des espoirs de sa mère. Les Amazones devenaient des cavalières dans l’âme et, sur les conseils de la princesse, n’hésitaient pas à tisser des liens de confiance avec leurs montures, ce qui permettait d’en tirer le meilleur. De son côté, assignée à la tâche la plus ingrate, Lysippé usait de patience afin de leur apprendre le maniement du glaive. Ses leçons dispensées avec sagesse n’en rebutaient aucune.
Me voici, prévint Hélène accompagnée de l’inséparable Amapola. Un souci ?
Tu ne sens rien ? s’étonna Lysippé. Thémis, profite de ton agilité pour aller voir.
La princesse dévala aussitôt la ravine d’où montait une sinistre odeur qui tourmentait un air chaud d’habitude saturé du parfum des fleurs et des conifères.
Le visage de Thémis à son retour exprimait un dégoût à la hauteur de la pestilence environnante. Elle pressa le pas vers le premier chariot.
Quelle horreur ! grimaça-t-elle affectée. Les corps sont entassés sans aucun égard. Il y a des hommes, des vieillards, aussi des enfants, sans doute de pauvres paysans, mais pas une femme ni aucune jeune fille.
La princesse se dévêtit avec précipitation comme si le lin sur sa peau hâlée devenait brûlant avant de se recouvrir d’une tunique propre. La puanteur du charnier en contrebas s’estompa à peine. Le soleil haut dans le ciel, la chaleur rendait l’air irrespirable.
Sans doute la triste besogne de brigands, avança Lysippé perplexe, je ne comprends pas la raison pour les assassins de dissimuler les corps. Le village de ces malheureux doit se trouver plus loin sur la piste.
Thémis dévisagea sa mère d’un regard franc, vide de toute peur.
Laissez-moi y aller, je vous avertirai d’un danger.
Comme dans la passe du Pangée quelques jours plus tôt, la piste unique ne permettait pas de contourner les obstacles, la troupe devait continuer.
Sois prudente, soupira Lysippé. Nous serons derrière toi pour te soutenir.
Le sentier serpentait entre la muraille rocheuse d’un côté et une vallée encaissée de l’autre. Des corps de ferme de loin en loin jouaient le rôle de sentinelles fantomatiques dans un décor disparate d’ocres bandes de terre et de maigres verts pâturages. Seules les chèvres éprouvaient un certain plaisir à subsister dans une semblable désolation.
Thémis interrompit la progression du convoi à quelques pas du coude dessiné par le chemin autour d’un piton abrupt. Son coursier dans l’attente d’un ordre se délectait de pousses sèches entre les rochers.
On a une excellente vue du village par-dessus ce gros monticule, une quarantaine d’habitations de chaque côté de la piste. Six brigands disputent les femmes aventurées hors de chez elles.
La situation s’éclaircit dans l’esprit de Lysippé, sa colère n’en fut que plus forte.
Les gredins se sont établis, voici pourquoi les autres ont été assassinés plus loin. Ils achèveront leur besogne une fois les garde-manger vidés et leurs instincts assouvis.
Que fait-on ? demanda Hélène dont la main s’affermit sur son glaive. Plusieurs de ces brigands sont peut-être dans l’une ou l’autre des maisons à l’instant où nous parlons, la moindre erreur signifierait la mort pour des villageoises.
Malgré leur jeunesse, le manque certain d’expérience, les jeunes filles réagirent sans paniquer. Première conséquence visible de l’entrainement quotidien, elles se préparèrent à intervenir dans le calme. L’impression de puissance qui auréolait leur reine, comme elles la nommaient avec affection, les poussait au dépassement de soi.
Les garçons grecs étaient instruits aux arts de la guerre dès l’âge de sept ans, les filles se voyaient assignées aux corvées au même âge. Elles n’avaient pourtant aucune qualité à leur envier au dire de Lysippé. Néanmoins, l’Amazone comprenait le danger d’affronter l’ennemi avec une troupe, certes audacieuse, mais composée pour l’essentiel d’adolescentes encore fragiles.
Nous devons surprendre ces écorcheurs sans leur laisser le temps d’organiser une riposte ni une action punitive contre les villageoises.
Sur un signe de Thémis, trois jeunes femmes de l’âge de son aînée la rejoignirent. La dureté des regards dans les visages fermés exprimait la détermination.
Nous pouvons prendre place sur les rochers au-dessus du village pour tirer à coup sûr, les hommes seront à portée de nos flèches. De plus, aucune armure ne les protège.
Lysippé sourit, un plan venait de germer dans son esprit.
Bien ! Danaé, accompagne-les puis reviens, nous coordonnerons ainsi nos actions. Attaquez seulement quand j’empoignerai mon glaive. Tirez pour tuer, ces sauvages ne méritent aucune pitié.
Où vas-tu ainsi, ma jolie ? s’esclaffa un brigand à la vue d’Hélène nue jusqu’à la taille à l’entrée du village.
Trois autres assis par terre se désintéressèrent de la partie d’osselets, ancêtre du jeu de dés. Ils rejoignirent leur compagnon intrigué par l’étrange apparition. Aussi dévêtue, Lysippé se porta à la hauteur de son aînée. Le fait d’avoir déjà abusé des villageoises les retint de se précipiter devant l’aubaine.
L’attitude insolite des Amazones servait à contenir les hommes dans l’expectative, le principe de la séduction obéissait d’abord au rituel de l’observation. Danaé se montra à son tour, commençant un lent déshabillage.
Par tous les dieux ! rugit un bandit devant la surprenante beauté de la princesse.
Le hurlement animal attira d’autres hommes hors des habitations. Lysippé s’ingénia à anticiper la moindre réaction des onze brigands distraits, la vanité rendait leurs actions prévisibles. Mettant à profit la fascination exercée par Danaé, l’Amazone dégagea son glaive de sous sa tunique, aussitôt imitée par Hélène.
Sur le piton rocheux en surplomb de la piste, Thémis avait pris le temps d’assigner leurs cibles à ses compagnes. Les flèches percèrent les chairs à peine protégées. Deux hurlèrent, deux autres tombèrent dans la poussière en silence, mais aucun des quatre ne put retenir un dernier souffle de vie dans sa poitrine oppressée.
Leurs congénères se dévisagèrent un instant, au comble de la stupéfaction. Il aurait fallu savoir d’où venait l’agression pour organiser une riposte. Or, les archères restèrent invisibles sur leur position en hauteur. L’indécision fut fatale, une seconde volée cloua de nouveaux brigands au sol.
Obligés à une réaction tardive, les survivants tentèrent de trouver une infime chance de salut dans la fuite. Les Amazones aux ordres de Thémis les privèrent de cette chance, nul ne devait sortir indemne de l’affrontement. Hélène, son glaive remisé au fourreau, appela les jeunes filles restées à l’abri en arrière sur le chemin.
Lysippé refusa de s’accorder le moindre répit avant d’avoir visité chaque maison à la recherche d’éventuels gredins embusqués. Ce faisant, elle rassembla les villageoises qui s’agglutinèrent au centre du village. Les regards fiévreux, hagards, laissaient apparaître la surprise mêlée au soulagement devant les corps sans vie desquels Thémis s’appliquait à retirer les flèches.
Je me nomme Lysippé ! rassura l’Amazone d’une voix distincte. Vous ne craignez plus rien, Aphrodite elle-même m’a menée à vous.
La stupéfaction se dissipa au profit de maigres sourires désabusés. Les habitantes se concertèrent en silence, leur condition difficile en cet instant ne permettait aucunement d’envisager l’avenir sans la présence des époux et des enfants assassinés. L’une d’elles s’approcha par curiosité.
Qui êtes-vous, généreuse dame, pour amener une troupe composée de femmes dans notre village oublié des divinités et des mortels. Aphrodite doit viser un bien surprenant dessein pour vous envoyer à nous dans un moment aussi sombre.
Avec la franchise indispensable à l’accomplissement de sa tâche, Lysippé relata son histoire sans rien embellir ni taire de la stricte vérité. Sa maîtrise de l’art délicat du récit séduisit la soixantaine de villageoises entre quinze et quarante ans.
Nous serons heureuses d’accueillir les volontaires dans nos rangs, insista la reine, je leur promets attention et respect. Elles enrichiront le royaume des Amazones de leurs connaissances. Là où nous allons, il faudra créer un monde de toutes pièces et d’un seul tenant à la fois. De l’école à l’artisanat, de la construction au négoce, de l’agriculture à la forge, chacune aura la chance d’exprimer sa valeur. Suivez-moi, je vous affranchirai des contraintes de la servitude.
Une incrédule exprima la pensée collective.
Un tel royaume ne peut se concevoir sans vouloir vous offenser, noble dame. Les dieux ensemenceraient-ils nos ventres pour en assurer la descendance ? En outre, nous n’avons pas la force de composer l’armée indispensable à notre protection.
Lysippé soupira devant l’ampleur de la tâche, convaincre ces femmes relevait de la gageure. Les brigands les avaient pourtant privées du moindre espoir de survie avant l’intervention des archères de Thémis.
Aphrodite en temps nécessaire apportera sa réponse à ta première question. Quant à la seconde, les dépouilles de ces écorcheurs témoignent d’elles-mêmes.
Une rumeur enfla dans les rangs des villageoises.
Nous aimerions vous croire, s’indigna l’incrédule, mais vous exigez l’impossible.
Tu possèdes toi-même des capacités que tu ne soupçonnes pas, soupira la reine au bord de l’agacement, laisse-moi te le prouver. Pousse ce rocher dans le ravin.
Oubliant le murmure de ses congénères, l’incrédule observa le gros bloc de calcaire entre deux maisons. Lysippé tenta de provoquer une réaction d’orgueil.
Qu’attends-tu ? Si la vie de tes semblables en dépendait, tu les laisserais mourir ?
Offensée par l’insinuation, la villageoise tenta en vain de faire basculer le rocher. Ses efforts l’épuisèrent rapidement.
C’est impossible, grogna-t-elle, peinant à retrouver sa respiration. Même vous ne sauriez y parvenir sans aide. Aucune d’entre nous ne le peut.
Lysippé refusa la provocation, prouver sa supériorité ne lui était d’aucune utilité. Son ambition était d’inciter ces femmes à regarder au-delà du visible, à prendre conscience de leurs forces véritables. Elles devaient la suivre par choix, non par obligation, ou rien ne serait possible.
« Et le royaume des Amazones restera une utopie. » médita-t-elle dans un soupir.
Comment te nommes-tu ?
Néphélie, répondit la villageoise le souffle court de ses efforts.
Accorde-moi dix jours, Néphélie, je te démontrerai ton erreur. Tu feras tomber ce rocher avec tes incertitudes dans sa chute. Les dieux n’exigent jamais l’impossible des mortels, vous le comprendrez alors.
La troupe installa ses quartiers dans le village, les femmes et les filles réparties dans les habitations par affinité. Rien ne leur fut imposé sinon de suivre un entraînement sous l’égide des princesses les jours suivants afin de raffermir les corps et de tenir les esprits en éveil par la maîtrise des gestes guerriers. La halte imprévue, au lieu de retarder les Amazones, leur fit gagner un temps précieux.
Les habitantes prirent goût aux exercices avec une énergie grandissante engendrée par la nécessité d’oublier les horreurs subies, aussi par la volonté de vivre commune à des femmes encore jeunes. Le sang dans leurs veines bouillonnait d’un ressentiment justifié, Lysippé se chargea de transformer l’amertume en fierté personnelle, puis en orgueil collectif.
Le village des veuves devint un lieu grouillant de vie. Un respect mutuel naquit entre toutes, libérées des considérations d’âge ou d’origine. Chacune trouva bientôt sa place au sein de la communauté, mue par le besoin d’appartenir à une famille unie. Les liens tissés augmentèrent la cohésion, lui conférant la puissance du mortier qui scellait les pierres taillées des plus grands édifices connus.
Quelques-unes se surprirent parfois elles-mêmes à rire de ce qui les faisait pleurer, à se rendre utile en raccommodant la tunique déchirée d’une inconnue, à soutenir les plus faibles en partageant leurs tâches, à faire l’offrande d’un bon repas ou à réconforter une âme en peine.
Il en fut pourtant autre entre Hélène et Amapola. Ces deux ressentaient le besoin de s’isoler sitôt le soleil trop bas pour l’entraînement. Un sentiment était né entre les jeunes femmes depuis la passe du Pangée, leurs curs battaient désormais à l’unisson d’une tendre pensée. Nulle n’osa se révolter face à l’acceptation silencieuse de la reine.
L’épouse en Thrace préparant son long périple au-delà du monde connu des Grecs, l’époux sillonnait sur son char de guerre la grande plaine de Thessalie. Le roi Zenios refusait de prendre partie, toutefois acceptait-t-il de laisser passer sur ses terres l’armée de Kastanas prompte à défier la toute puissance de Mycènes, la cité de son encombrant voisin Agamemnon. Rassuré par les oracles, le régent menait ses troupes avec habileté. Il désirait préserver la fraîcheur des huit mille hommes à sa suite afin de les maintenir aptes au combat.
Place ! hurla une voix sèche.
L’arrivée inattendue sur la piste de Kastanas contraignit les guerriers au repos à s’écarter de mauvaise grâce. Le cavalier corrigea l’allure de sa monture blanche d’écume à cause de la chevauchée effrénée à hauteur d’un feu de camp.
Pamphile ! J’ai un message de la plus haute importance à te transmettre.
Parle ! hurla le général sortant de sa tente. Pourquoi as-tu galopé ainsi ?
Intrigué par le désordre ambiant, le régent arriva à temps près du meilleur glaive de Kastanas pour entendre le message.
La princesse Lysippé a disparu avec tes filles, reconnut le cavalier les yeux brûlés par la transpiration.
Par les dieux, qui a osé s’en prendre à mes nièces ! tonna aussitôt Alphée irrité face à Pamphile abasourdi. Combien d’espions de Mycènes avez-vous capturés ?
Aucun, seigneur. Elles ont quitté le palais de leur plein gré chargées de vivres et de vêtements. Des paysans les ont vues cheminer vers la Thrace avec deux servantes sur un chariot lourdement lesté. Des armes ont aussi été volées dans un entrepôt.
Le front couvert de sueur, le prince par alliance dévisagea le cavalier à la recherche d’une explication.
C’est une coïncidence, raisonna Pamphile angoissé. Les femmes ignorent tout du maniement des armes.
Au comble de l’agacement, le régent renvoya le messager d’un geste puis ordonna à la troupe de reprendre ses occupations.
Sans doute, intervint-il menaçant. Je t’avais prévenu de ne point trop négliger ton épouse. Je ne peux plus marier tes filles maintenant, c’est fâcheux. Nous tirerons cela au clair à notre retour.
Désireuse d’oublier sa fatigue, Néphélie remplit de vin fin le gobelet de Lysippé. Elle avait accueilli les princesses sous son toit avec la générosité propre aux gens simples, enchantée de partager ses maigres biens. Sans doute aussi la compagnie des étrangères lui permettait de profiter de ces instants sans se morfondre dans le malheur.
Noble dame, comment avez-vous deviné que nous étions en danger ?
L’observation, mon amie. N’ayant trouvé trace d’aucune femme ni de jeune fille, je soupçonnais votre infortune. Des marchands d’esclaves ne s’embarrassent pas à cacher les dépouilles de leurs victimes, ils abandonnent les morts sur place pour emmener les captives sitôt leur forfait accompli.
Un voile de tristesse assombrit le regard de la villageoise malgré son désir de vivre, elle ne pouvait ignorer la menace des temps incertains.
Où irez-vous après avoir quitté notre village ? Il vous faudra cheminer à l’abri des regards, tous verront en vous des proies faciles.
Aphrodite me guide dans mes rêves, répondit l’Amazone sans forfanterie, notre terre est une vaste plaine aux confins à l’est du monde connu. Quant aux hommes, avant longtemps ils craindront d’affronter notre armée. Ne mets pas ma parole en doute, il a suffit de trois archères pour vous libérer du joug de onze brigands.
Nous vous en remercions mais notre sort est scellé. Une femme endeuillée, comme je le fus il y a quelque temps, peut subsister en louant son labeur, un village de veuves est voué à l’anéantissement. Des bandits autrement déterminés viendront en nombre.
Le regard brillant, Lysippé lissa avec tendresse les longs cheveux de Néphélie. Les joues pleines s’empourprèrent sous la douceur du geste.
Les malheureuses délivrées dans le Pangée se torturent moins l’esprit, certaines ne sont pourtant que des enfants. Une action irréalisable à une femme, à dix ou à cent, l’est à mille ou à davantage. Refuse la fatalité, c’est ton pire ennemi. Il sera difficile de nous battre si nous restons unies. Tu dois convaincre tes compagnes de nous suivre.
Néphélie releva la tête contre toute attente, subjuguée par la fermeté de l’étrangère. Son dessein de fonder un royaume n’avait peut-être rien d’une aberration.
J’essaierai mais je ne promets rien, avança-t-elle prudemment, les habitudes ont la vie dure ici comme ailleurs.
Un soupir affecté flatta l’oreille d’Hélène allongée dans le dos de son aimée. Toutes deux partageaient une petite remise convertie en chambre, attenante à l’habitation de Néphélie. Elles s’y retiraient depuis huit jours dans l’attente du repas pris en commun avec le reste de la maisonnée.
Tu as froid ? demanda la princesse inquiète du tremblement de la jeune femme nue dans ses bras.
Elles venaient par habitude de se laver mutuellement de la poussière accumulée lors de l’exercice et se laissaient sécher sur la paillasse recouverte d’un drap de lin. Amapola se libéra de l’étreinte puis se tourna sur le dos sans répondre, les traits marqués par une austérité inhabituelle. Hélène sentit son cur fondre. La lueur dans le regard ne lui était pas étrangère, le tourment de son amie reflétait une frustration impossible à ignorer.
Fais de moi ton amante, supplia Amapola, maintenant.
Encore hésitante, la princesse contempla le corps offert sans fausse pudeur, les seins ronds aux petites aréoles sombres, la peau du ventre piquetée ça et là de perles de sueur, le nombril profond, la toison sombre entre les cuisses pleines légèrement écartées. Elle aurait pu admirer l’éclat de la nudité toute la soirée, silencieuse et immobile, mais le souffle impatient d’Amapola la ramena à la raison.
Hélène suivit d’un doigt la courbe d’un sein jusqu’à en toucher la pointe, provocant une réaction d’orgueil. Les yeux pleins de promesses, décidée à ne rien brusquer, elle effleura la taille jusqu’à une hanche pleine et palpa le ventre tendu par le désir. Amapola gémit. Sa chair réclamait l’exubérance, brûlante de savourer le rituel qui allait en faire une femme accomplie. La bouche dans son cou lui arracha un frisson de volupté.
Incapable de contenir davantage son désir, Hélène lécha la gorge de son amante avec avidité, se régalant du velouté de la peau. Sa bouche traça des sillons humides jusqu’à la poitrine. Elle s’attarda sur un sein, mordilla le téton. Ses doigts affolèrent l’autre d’une caresse adroite. Un soupir ému de son aimée l’incita à l’audace.
Amapola ne chercha ni à comprendre ni à se défendre, simplement béate de ressentir un étrange émoi. La langue et les mains révélaient chacun des endroits sensibles de son corps, les fêtaient. Elle se sentait prête à être sacrifiée sur l’autel de la volupté.
Une main affectueuse dans les cheveux de son aimée, Hélène s’enhardit de l’autre à dénicher la plaie déjà moirée d’une humeur impatiente sous la toison fine. Elle mordilla la peau tendre du cou.
Amapola ouvrit les yeux, surprise par l’audace de son amante, incapable de retenir un râle de bonheur. Plus rien n’importa en cet instant que la main ferme sur son ventre, le souffle incendiaire dans son cou, le doigt fouineur à l’orée de son intimité, l’ambition de lui appartenir.
Prends-moi, gémit-elle tant l’attente devenait torture.
Le doigt dans la grotte avide trouva l’orifice, une légère poussée fit céder l’hymen. Amapola savoura l’étrange sensation qu’aucune douleur ne contraria. Le bassin pris de contractions instinctives, son ventre happa les phalanges de son amante. Hélène, sidérée par l’appétence particulière de sa victime consentante, lui offrit un second doigt en pâture. La jeune femme rugit quand le pouce de la princesse effleura son clitoris.
La raison déserta son esprit. Plus rien n’exista que ce bonheur intense exprimé dans une longue plainte rauque. Hélène s’enchanta de percevoir chacun des spasmes de son amante jusqu’à ce que le plaisir devienne douleur. Alors, le regard humide dans les yeux brillants de gratitude d’Amapola, elle investit de la langue la bouche accueillante comme la promesse d’un avenir commun.
Le soleil à peine levé dans le ciel du dixième jour, Lysippé contempla les femmes rassemblées pour l’exercice aux ordres des princesses.
Néphélie, clama-t-elle d’un air guilleret, je t’ai demandé à mon arrivée de pousser ce rocher dans le précipice. Or un dieu a cru malin de coincer la bride de mon coursier dessous, me voici contrainte à marcher. Te sens-tu capable aujourd’hui de libérer cette pauvre bête ?
L’interpellée observa avec surprise le curieux phénomène. Elle douta aussitôt d’une intervention divine, Lysippé tenait à la mettre à l’épreuve. Elle se défendit cependant de courber l’échine face aux certitudes engendrées par sa vie antérieure. La bride avait été placée là par une mortelle, elle pourrait l’en défaire.
Allons, mon amie. Ne tarde pas ou ma monture risque de mourir de soif sous le soleil ardent.
Piquée à l’orgueil, Néphélie observa les alentours avec soin. Elle fit rouler une grosse pierre à proximité du rocher avant de disparaître dans un appentis. À son retour quelques instants plus tard, un long pieu entre les mains, Lysippé approuva d’un il averti. La villageoise pesa de tout son poids sur la perche de chêne rouge utilisée comme levier. Les encouragements de ses congénères soutinrent ses efforts. Enfin le morceau de roche dévala la pente. Elle tendit la bride à l’Amazone.
Ce cheval est vôtre, il me semble. Merci pour la leçon.
Je t’ai seulement permis de croire en toi. Mon dessein te paraît-il toujours insensé ?
Non, répondit Néphélie le regard brillant d’une étrange lueur. Vous avez raison.
Face à l’importance du moment, Lysippé commanda aux jeunes filles libérées dans le Pangée de se ranger derrière elle.
Le moment est venu, nous partons.
Les villageoises incrédules se dévisagèrent, attristées de se savoir abandonnées. Ces derniers jours, la présence rassurante des Amazones leur avait permis d’oublier le poids de leur malheur. La réalité les rattrapait avec la séparation.
Votre force demande à éclore, les tança Lysippé froide, elle ne vous sera d’aucune utilité ici. Venez avec nous, la liberté sera votre récompense.
Après un ultime moment de flottement, Néphélie rejoignit d’un pas sûr les Amazones qui la congratulèrent.
Je vous suivrai dans votre aventure, ma reine. Ensemble nous bâtirons ce royaume dont rêve Aphrodite.
Ses congénères observèrent un silence d’abord circonspect, puis hésitant. Une jeune fille de quinze ans échappa à sa mère, celle-ci observa son unique enfant s’éloigner sans un regard. Un nouvel espoir la poussait de l’avant, loin de la servitude subie comme une fatalité. Les autres adolescentes l’imitèrent une à une. Enfin l’euphorie des jeunes gagna toutes les femmes sans distinction.
Lysippé s’enorgueillit de sa victoire avec pondération. Elle s’apprêta à se retirer dans une habitation pour y concevoir dans le calme quelques règles destinées à devenir les premières lois coutumières du peuple des Amazones.
Mes filles, je vous laisse ordonnancer notre départ, nous lèverons le camp demain au lever du jour. Prévoyez des vêtements chauds et des vivres en grande quantité, mais ne vous encombrez pas de futilités. L’Anatolie est encore loin.
Le lendemain à l’aube, comme convenu, les femmes prirent la piste à cheval ou dans des chariots tirés par des mules. Bien des villageoises avaient eu trop peu de temps pour maîtriser l’art de la monte. En revanche, la plupart savaient manier un arc, non comme Thémis capable de chasser l’oiseau dans le ciel, avec assez de précision cependant pour tenir à distance quelques hommes mal intentionnés. Les bras, tonifiés par les exercices sous les ordres des princesses, supportaient le poids des glaives sans trembler.
Lysippé laissa le commandement de la colonne à Thémis dont l’il exercé s’avérait essentiel dans ces contrées sauvages qu’aucune civilisation n’avait encore assagies. Elle confia sa monture à la main experte de Danaé pour prendre place dans un des chariots parmi les plus jeunes ravies de sa présence.
Le chemin sera long, prévint-elle, je vais vous enseigner l’art de comprendre les inscriptions gravées sur les tablettes. Vous formerez l’élite de notre peuple le moment venu, un grand destin attend celles qui s’appliqueront.
Ma reine, s’esclaffa une jeune fille d’à peine treize ans au sourire séducteur, on deviendra belle comme toi ?
Lysippé éprouva soudain une tendresse particulière envers ces jeunes dont le destin lui était confié. Elles l’appelaient « ma reine » comme des enfants auraient nommé leur mère, avec une même affection respectueuse. Elle devait ne pas trahir tant d’espoir, au moins par la sagesse de ses décisions.
La déesse ne lui avait pas confié une tâche facile. Pourtant, son ancienne existence de princesse de Kastanas lui apparut en cet instant bien méprisable, les trésors du palais de sa jeunesse avaient peu de valeur comparés à la liberté.
Non ma chère enfant, votre beauté dépasse déjà la mienne. Il vous reviendra de mener notre peuple au-delà de nos plus folles espérances.
Continuant pour elle-même, Lysippé susurra : « Vous êtes belles, mes Amazones. Et l’homme qui cherchera à vous asservir devra craindre votre colère. Dans les âges futurs, tous se souviendront des guerrières qui soulevèrent les mondes de l’époque. »
Éole, fils de Poséidon, souffla dans sa bienfaisante sagesse une petite brise légère sur la contrée afin d’y maintenir une température agréable à la troupe.
Aphrodite observa la progression de sa protégée avec une émotion particulière. Zeus lui-même tournait dorénavant tous ses espoirs vers Lysippé pour s’opposer avec sagesse à la volonté de son terrifiant frère, maître des Enfers. L’Amazone tenait le destin des mortels entre ses mains.
Saurons-nous l’aider à la mesure de l’enjeu, mon père ? demanda la déesse aux cheveux roux. Pourra-t-elle sauver le monde des cohortes d’Hadès ?
Je l’ignore, répondit Zeus, le royaume des Enfers n’est pas l’unique menace. Le pire des dangers vient sans aucun doute des mortels eux-mêmes, de leur orgueil insupportable. Maintenant, visite Lysippé. Tu dois lui dévoiler la vérité.
Médusée, Aphrodite chercha l’exemption dans le regard ténébreux de son père.
Est-ce nécessaire ? Elle le prendra bien ou mal selon son humeur, les répercussions peuvent s’avérer désastreuses.
Certes oui, ma fille. Néanmoins, la reine des Amazones doit connaître ses origines afin de ne pas douter de ses capacités. Celles-ci seront bientôt mises à contribution dans des circonstances extraordinaires. Je te charge de l’avertir.
Peu séduite, Aphrodite renonça néanmoins à faire ployer son puissant père, elle partit en direction du campement. Il lui fallait agir avant l’aube.
Une fois encore la déesse apparut en songe à sa protégée, espérant ainsi tempérer une réaction prévisible.
Zeus lui-même m’envoie, prévint Aphrodite en guise de justification. Ne me tiens donc pas rigueur du message dont je suis porteuse.
Parle, commanda Lysippé sans se départir d’un sourire. Tu me prives en cet instant d’un sommeil nécessaire.
Le temps suspendit son cours au-dessus de la petite troupe endormie au pied d’un escarpement rocheux.
Ne t’interroges-tu pas sur l’étrangeté de ton caractère, de tes capacités à ordonner ? Pourquoi une femme préfèrerait porter les armes au lieu de se complaire dans l’oisiveté d’un riche palais ?
Bien des réponses pouvaient convenir, l’intéressée douta cependant de sa patience à les énoncer.
Peu importe, maugréa Lysippé. Donne-moi la raison de ta visite.
Je viens te révéler le secret de ta naissance, avoua la déesse. Tu n’es pas princesse de Kastanas par le sang. Ta mère est la nymphe Harmonie, et ton père n’est autre que le dieu de la guerre, mon frère Arès.
La reine au tempérament puissant refusa de se satisfaire d’une simple proclamation, émana-t-elle d’Aphrodite en personne. Pourtant la confidence justifia l’attitude étrange des habitants de l’Olympe à son égard.
Tu me dis fille de dieu et de naïade ! Pourquoi ton frère n’est-il pas venu lui-même me l’annoncer ! Aurait-il honte de sa fille et préféré avoir un fils ? Ainsi, mon existence aura été une duperie. Vous êtes indignes de confiance.
Mon enfant, il te fallait vivre comme une mortelle parmi eux afin de peser la menace présente. Avertie de tes origines, aurais-tu démontré autant d’ardeur à mépriser les lois iniques de ce monde ? Crois-tu une simple femme capable d’affronter les hordes d’Hadès ? Le dessein de Zeus méritait ce secret.
En proie à l’irritation, Lysippé reconnut néanmoins la justesse de l’argument qui expliquait bon nombre d’évènements passés et présents.
Galène m’a servi de mère au sein de la famille royale, connaissait-elle mes origines ?
Oui, concéda Aphrodite. Elle s’est portée volontaire après avoir reçu la visite de Zeus. Mais son époux ne fut jamais mis dans la confidence.
Lysippé saisit enfin l’attitude des déesses son égard, la détermination à lui enseigner le maniement des armes réprouvé par les hommes. Jamais une fille ne bénéficiait, dans aucun royaume de Grèce ou d’ailleurs, d’une éducation capable de lui offrir la moindre opportunité d’indépendance.
Quel est mon destin maintenant ?
Poursuis ton chemin, commanda la déesse heureuse de la pondération retrouvée de sa protégée. Je te guiderai.
